Il y a une quinzaine d’années, je m’entraînais sérieusement dans un gym de l’est. J’avais remarqué les abdominaux d’un des membres. Je lui demande conseil. On fait connaissance. Comme il venait régulièrement, on en vient qu’à parler de toutes sortes de choses, et j’apprends qu’il est danseur nu… pour hommes.
Je ne l’ai pas jugé, simplement j’ai conversé avec lui et posé bien des questions. J’ai compris des tas de choses, mais surtout j’ai compris qu’il était bien content que quelqu’un l’écoute sans le juger, ce qui n’était pas le cas de la plupart des membres du gym, qui l’avait étiqueté : tapette, fucké en dedans, tordu, drogué, dégénéré, manipulateur, parce qu’à l’argent et ajoutez tous les scénarios de prostitution qu’on lui collait (il devait sûrement cédé aux avances des vieux cochons qui lui pognait les cuisses). Bref, il ne pouvait pas ressembler à un être humain avec ses forces et ses faiblesses.
J’ai gardé le contact avec lui et l’ai introduit dans mon réseau social. J’ai pu constater que le gars pratiquait ce métier, parce qu’il n’avait que peu de talent, et peu d’instruction. Il se servait de son apparence, parce qu’il considérait que ce qu’il avait de mieux à offrir. C’était un jeu qu’il se jouait à lui-même. Il avait l’estime de lui-même au plancher.
Se dandiner le cul pour des gays lui procurait la satisfaction d’être admiré, ce qui lui remontait le moral et lui permettait de faire de l’argent rapidement. C’est un peu le même raisonnement que se fait le joueur compulsif : il joue avec le désir de gagner beaucoup d’argent, même s’il sait que ce n’est qu’une question de chance. Juste de penser qu’il PEUT faire beaucoup d’argent rapidement et les scénarios de gloire prennent le dessus.
Malheureusement, les illusions sont éphémères comme les roses, la réalité finit par les rattraper, comme nous le montre des films tels American Gigolo (Le gigolo américain) ou encore Midnight Cowboy. Ce sont des pièges liés à des souffrances intérieures auxquelles ceux qui n’ont connu que la misère s’accrochent, parce qu’ils n’ont que de peu de chances de réussir autrement. Du moins, c’est ce qu’ils croient.

Le monde du sexe est un mode d’évasion au même titre que tous les autres modes d’évasion (alcool, drogues, jeu, bouffe).
Il était jeune à l’époque. Je l’ai perdu de vue, mais il ne pratiquait plus ce métier. Il était retourné étudier, s’était fait une blonde, avait trouvé un emploi raisonnable, bref, il avait posé des gestes concrets pour se sortir de ce monde géré par le crime organisé. Car, bien souvent, les danseurs ont des dossiers, parce qu’ils ont fait de la prison. Les prostitués ont souvent un problème de consommation. S’ils font ce «travail», c’est parce qu’ils ont des comptes à rendre. Ils doivent assurer leur protection en donnant une partie de leurs revenus. La violence est aussi très présente. On ne met pas des gants blancs, quand vient le temps de se faire payer.
C’est pourquoi une intervention sociale est toujours une opération délicate. Il ne faut pas se créer des attentes, écouter sans juger, donner de l’amour de manière désintéressée, en laissant l’autre libre de ses choix. C’est pas facile, mais pas impossible. C’est ce que j’ai compris moi, de mon expérience.